
Histoire orgue Valognes
Valognes et ses orgues disparus
Un orgue aux prémices de la Renaissance
« Ce chapitre est consacré aux orgues qui ont subsistés au sein de la ville et plus précisément dans l’église paroissiale. Il ne s’agit pas ici de faire un grand déroulement historique mais plutôt d’accentuer sur les évolutions stylistiques et techniques de ces derniers sous forme d’une étude. Bien que nous ayons perdu tout contact physique, visuel ou sonore avec ces instruments, il n’en demeure pas moins qu’ils perdurent encore à travers l’orgue actuel de 1969, héritier de ses prédécesseurs sur bien des aspects. »
Comme précédemment énoncé dans l’avant propos, l’église Saint-Malo de Valognes possédait un orgue dès le début du XVIe siècle. Un privilège rare, témoin d’une paroisse à la fois riche et ambitieuse. Ce fameux marché signé entre le trésorier Brisset et l’organier (facteur d’orgues) parisien Jacques de Verdun nous apporte finalement très peu d’éléments sur cet instrument. Nous ne pouvons pas connaître l’aspect de cet orgue, il n’existe aucune gravure ou dimensions précises du buffet. Néanmoins, trois informations nous sont parvenues : « 8 pieds de 6 jeux avec pédalier. »
• Quand nous parlons d’un « 8 pieds », cela nous renseigne sur la taille du tuyau le plus grave de l’instrument. Le « pied », ancienne unité de mesure, nous dit que « 8 pieds » équivaut à 2 m 50 de hauteur. Ainsi, nous pouvons supposer que l’instrument faisait au moins 5 m de hauteur en comprenant le soubassement.
• La deuxième information nous indique un nombre de « 6 jeux » réels. Le « jeu » appelé aussi « registre » désigne le timbre d’une rangée de tuyaux. Ceci peut nous donner un aperçu de ce que pouvait être le volume sonore de l’orgue mais également, nous renseigner sur son encombrement dans l’espace, soit la profondeur du meuble.
• Enfin, la troisième information nous renseigne sur la présence d’un « pédalier ». Le pédalier est un clavier composé de grosses touches en bois que l’on enfonce avec les pieds. Il faut savoir que de nos jours, la grande majorité des orgues du monde entier sont équipés d’un pédalier dit « à l’Allemande » du fait qu’il permet d’avoir beaucoup plus de possibilité en matière d’interprétation d’œuvres. Cependant au XVIe siècle, l’influence germanique n’est pas encore arrivée, à cet époque les orgues de France sont équipés d’un pédalier dite « à la Française ».
À droite, exemple d’un pédalier court.
L’orgue de l’église abbatiale Saint-Laurent de Hesse (57).


En France au début du XVIe siècle, l’esthétique sonore et visuelle des orgues est déjà très codifiée. Les instruments sont logés dans un meuble rectangulaire finement décoré généralement sur une tribune en « nid d’hirondelle » dans le milieu d’une nef pour favoriser la diffusion du son. Le buffet de l’orgue est souvent composé de tourelles plates (2 ou 3 selon le nombre de jeux). Les tourelles sont parfois surmontées de lanternes décoratives. Musicalement, ce début du siècle est marqué par le développement de « la polyphonie », c’est à dire un accompagnement ou un jeu à « quatre voix » (basse; ténor; alto; soprano). Dans un langage plus ancien, on parlerait plutôt de « basse; taille; dessus » pour désigner ces voix.
Peu évolutif, ce type d’instrument recevra seulement vers le milieu du XVIe siècle, sous l’influence des Pays-Bas ou de la Normandie, des jeux de 16 pieds (tuyaux plus grands et donc plus graves) et des tuyaux d’anches (son de trompette).
À gauche, exemple d’un buffet d’orgue typique de cette période.
Les grandes orgues de l’église N-D de Lorris-en-Gâtinais, Loiret (date :1501).
photo : Koenig Facteurs d’orgues.
Avec toutes les informations que nous venons d’énumérer sur les orgues du XVIe siècle en France et en prenant en compte les trois caractéristiques que nous connaissons sur l’orgue de l’église Saint-Malo de Valognes, nous pouvons en déduire que cet orgue de la Renaissance pouvait certainement ressembler au schéma à droite.
Un orgue de 6 jeux comportant deux tourelles plates et en son centre deux plates-faces. Les plus grandes tourelles ont un couronnement en guise d’ornementation mais aussi l’ensemble des zones représentées par des traits courbes. Les tuyaux de façade en alliage plomb/étain sont disposés sous forme de « V ». La partie inférieure de l’orgue (Soubassement) est composée de panneaux en chêne massif. On y retrouve une console en fenêtre avec un clavier et les 6 tirants de jeux répartis de part et d’autre. Au sol, un pédalier court pour jouer également avec les pieds.
Concernant la disparition de cet orgue, les textes nous apprennent qu’il fut détruit suite à l’effondrement de sa tribune en 1794. Nous pouvons supposer que pendant la période Révolutionnaire, l’église n’était certainement plus entretenue, des détériorations sont apparues avec le temps.

Illustration : Guillaume Lechevalier-Boissel - 2021
Sous l’impulsion de Louis-François Harel
Suite à la disparition de l’orgue Renaissance, l’église Saint-Malo de Valognes est restée sans grandes orgues pendant 50 ans. il a fallu attendre 1844 pour qu’un nouvel orgue soit reconstruit par la Maison Daublaine-Callinet (pour un coût de 190000 francs). Cette manufacture d’orgues est une société en commandite simple créée le 24 juin 1839, elle est née de l’association d’André-Marie Daublaine, ingénieur en chef du cadastre du département de la Marne et de Louis Callinet, facteur d’orgues à Paris. Ce projet d’instrument neuf est né sous l’impulsion de Monsieur le Curé Louis-François HAREL alors prêtre en 1835. C’était un mélomane averti, qui avait une grande connaissance musicale, notamment dans le répertoire écrit pour l’orgue. Il était à l’affut des dernières nouveautés. Voulant avoir le meilleur pour son église, il savait qu’il fallait faire appel à un facteur d’orgues de la capitale afin d’obtenir satisfaction.
Cet orgue était composé de 21 jeux répartis sur 2 claviers et un pédalier de 18 notes. Le clavier principal appelé « Grand-Orgue » avait 54 notes et le deuxième clavier appelé « Récit » n’avait que 37 notes.

Au dessus, l’unique photographie des grandes orgues de l’église Saint-Malo de Valognes avant guerre. Il s’agit bien du buffet de Daublaine-Callinet datant de 1844. Cette photo date de 1901, il a déjà reçu des premières modifications physionomiques de la Maison Louis Debierre de Nantes en 1896.
Photo : Estève, Georges (1890-1975) négatif au format 18x24.


Observations sur les deux photographies de Georges Estève :
Sur la photo de gauche,
nous pouvons apercevoir un escalier construit en pierre calcaire en forme de « L ». Il y a une balustrade qui semble être du même matériau. Elle est composée d’ornements gothiques ajourés. Il s’agit bien de l’escalier menant à la tribune de l’orgue. Il est situé dans le fond de la nef à gauche de ce dernier.
Sur la photo de droite,
nous pouvons voir qu’il y a deux tribunes superposées. Il semblerait que la tribune inférieure soit la plus ancienne. Elle est constituée d’un garde-corps en pierre dans un style gothique flamboyant et surmontée de ferronneries ondulantes. Cette tribune est portée par quatre colonnes monolithiques. Il y a également des encrages dans les piliers de la première travée.
À première vue, nous pourrions supposer qu’il s’agisse de la tribune médiévale où été situé le premier orgue construit à la Renaissance. Seulement, les textes nous disaient qu’elle s’était effondrée. Elle a peut-être été endommagée partiellement, ce qui pourrait justifier qu’elle soit encore présente au sein de la nef. N’ayant plus assez de force architectonique, le facteur d’orgue aurait fait le choix de construire une seconde tribune en bois juste au dessus afin de porter le nouvel instrument. La tribune inférieure pouvait désormais servir à accueillir une chorale. L’accès à la tribune supérieure se faisait par un escalier dissimulé par des lambris en bois. Nous pouvons l’apercevoir sur la photo en regardant à gauche sous la nouvelle tribune (la masse plus sombre).
À droite, l’église Saint-Malo avant guerre.
photo : Gabriel Bretocq, (1873-1961)
Négatif au format 16x22

Comme énoncé précédemment, la Maison DaublaineCallinet a vu le jour en 1839. L’orgue de l’église Saint-Malo de Valognes a été construit cinq ans plus tard en 1844. Si aujourd’hui nous ne pouvons plus admirer ce grand buffet dans la nef, il en existe toutefois un autre exemple similaire en France qui a traversé le temps dans son état d’origine. Les grandes orgues de l’église Notre-Dame de la ville de Morez en Franche-Comté. Cet orgue a été construit en 1840 soit quatre ans avant celui de Valognes. La ressemblance est saisissante, il y a plusieurs similitudes entre les deux buffets. Les guirlandes « rideaux » des tourelles sont identiques mais également la silhouette générale de l’orgue en forme de « mitre », les encorbellements des plates-faces et la disposition de la tuyauterie de façade.
« Une ressemblance saisissante
entre les deux buffets ! »


Photo : Jérôme, Mongreville
Malheureusement, il n’y a aucun document qui atteste la composition sonore d’origine de l’orgue de Valognes. Nous ne pouvons pas savoir si jadis le « positif de dos » (petit buffet à tuyaux devant l’orgue) a parlé. Éventuellement, il pouvait simplement avoir une fonction décorative, ce qui est assez rare dans une construction. L’orgue avait au moins deux claviers, voire, un troisième.
À Morez, la composition sonore de l’orgue est plutôt de « transition », l’influence classique française y est encore bien présente. Le Récit expressif est maigre sur un clavier court. Le choix des jeux « enfermés » n’est pas encore ambitieux face à ce nouveau mouvement. Il faudra attendre encore quelques années.
« En était-t-il de même pour l’orgue de Valognes, âgé seulement de quatre de plus ? »
Musicalement, l’orgue est construit selon le goût et les innovations de l’époque, nous sommes en pleine période du Romantisme. La grande nouveauté de ce siècle est l’arrivée de la boîte expressive.
La grande facture d’instruments Nantais s’invite à Valognes

Ci-dessus, gravure représentant la Manufacture d’orgues Louis DEBIERRE située à Nantes.
(1842-1920) (En activité depuis 1875 jusqu’en 1980)

Après 52 années de loyaux services, l’orgue de l’église Saint-Malo de Valognes commence à bien fatiguer. Il arrive un moment où l’instrument accumule de la poussière due à la maçonnerie des murs et de la voûte, mais aussi à cause de la fumée des cierges qui ont tendance à encrasser le système de soufflerie en laissant un dépôt noirâtre sur les peaux. L’orgue perd en justesse, l’harmonie générale et la mécanique des notes est à reprendre.
C’est en 1895 que la paroisse fait appel à la Maison Louis Debierre située à Nantes, pour restaurer l’orgue. Monsieur Louis Debierre fait partie des plus grands Maîtres facteurs d’orgues de son temps, il est l’auteur de plusieurs innovations dans ce domaine dont la mise au point d’un système de traction électro-pneumatique en 1888 mais aussi de la conception d’un orgue portatif appelé « Polyphone ».

A droite, reconstitution sur logiciel informatique de la façade
des grandes orgues de Valognes à partir de plans existants
de la Manufacture Louis DEBIERRE.
Dessin : Guillaume Lechevalier-Boissel (2020)

Louis Debierre repensa entièrement l’orgue de Daublaine-Callinet. Premièrement, l’orgue de l’église de Valognes sera complètement démonté afin d’être transporté puis remonté en salle de montage à Nantes pour y être modifié. Il y aura des travaux sur la façade de l’instrument, sur le système de soufflerie / réservoirs qui seront entièrement repensés. Une nouvelle console de deux claviers sera installée. La tuyauterie sera complétée, la composition sonore sera ainsi augmentée. Le nombre de jeux se retrouvera alors porté de 21 à 26 jeux et celui des tuyaux de 950 à 1508.
À gauche, photographie
de Louis DEBIERRE à 60 ans. (1842-1920)

Dans la Manufacture Louis Debierre, on soigne les apparences ! Les consoles comportant les différents plans sonores (claviers) sont très soignées. Ces dernières sont essentiellement en chêne massif pour ce qui est de la partie structurelle du meuble. Autour des claviers, l’utilisation de bois nobles ou rares sont de vigueur. Nous y retrouvons par exemple des essences telles que le « Bocote » ou bien le
« Palissandre de Rio ». Cet assortiment est recouvert d’une finition vernie pour leur donner leur côté brillant, voir, luxueux. Les touches blanches des claviers peuvent être en ivoire ou bien en os. En ce qui concerne les touches noires nommées « feintes », elles sont le plus souvent en « Ébène ». Les tirants de registres (les jeux) sont en Palissandre, ils sont recouverts d’une porcelaine blanche. Sur ces dernières sont indiqués les noms des timbres (voir la photo ci-dessus). Au dessus du clavier supérieur est positionnée la « plaque d’adresse », la signature du facteur d’orgues. Chez Louis Debierre, elle est incrustée dans le bois, les lettres sont finement découpées dans du laiton jaune. Pour finir, l’ensemble des claviers et des registres sont soulignés d’un liseré rouge fait avec du polyester (feutre tissu).
Au dessus, photographie de la plaque d’adresse
de Louis DEBIERRE de l’orgue de l’église Sainte-Croix de Saint-Lô.
(1892). Manche, Normandie
Au dessous, photographie
de la console Louis DEBIERRE
du grand orgue de l’abbaye de Montivilliers.
(1892). Seine-Maritime, Normandie
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Ci-dessus, photographie de la vue en plan de la console Louis DEBIERRE des grandes orgues de l’église Saint-Malo de Valognes.
(1895). Archives de Nantes

Ci-dessus, photographie du plan d’élévation de la façade de l’orgue. Relevé de l’existant par la Manufacture Louis DEBIERRE.
Grandes orgues d’avant-guerre de l’église de Valognes (1895).
Bien que cet instrument n’existe plus, nous avons la chance de posséder quelques dessins industriels, témoins de ce que pouvait être l’orgue de Valognes après sa reconstruction par Louis Debierre en 1895. Sur ces deux pages, nous pouvons apprécier le design des consoles de la manufacture. La console des grandes orgues de l’église Saint-Malo de Valognes ressemblait à celle de la photo du dessus mais avec un clavier en moins, soit deux claviers. La plaque d’adresse devait être identique à celle de la page 12 (au dessus). « Reconstruit par Louis DEBIERRE Nantes ».

Ci-dessus, photographie d’une coupe technique de la console Louis DEBIERRE des grandes orgues de l’église Saint-Malo de Valognes. (1895). Archives de Nantes

CI-dessus, photographie du plan de coupe du grand buffet de l’orgue. Plan d’exécution par la Manufacture Louis DEBIERRE.
Grandes orgues d’avant-guerre de l’église de Valognes (1895).

Ci-dessus, photographie d’une vue en plan du grand buffet de l’orgue. Plan indiquant la répartition de la tuyauterie en bois et en métal.
Grandes orgues d’avant guerre de l’église de Valognes (1895)
En 1896, les grandes orgues de Valognes sont de retour en l’église Saint Malo. L’instrument est entièrement remonté sur la tribune en bois, nous pouvons y observer les quelques modifications stylistiques et techniques du soubassement. Le Récit expressif a été agrandi afin d’y insérer davantage de tuyaux. La nouvelle console déportée signée Louis Debierre prend place derrière le petit buffet du positif de dos. Enfin, l’orgue est de nouveau harmonisé puis accordé. Les Valognaises et les Valognais peuvent à présent apprécier les nouvelles performances de l’instrument, qu’elles soient esthétiques, techniques ou sonores.
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En 1935, des travaux de réfection des voûtes sont entrepris dans l’église nécessitant un démontage partiel de l’instrument. À cette occasion, l’orgue sera de nouveau modifié puis relevé. Le Récit expressif verra son étendue prolongée vers le grave car certains de ses jeux étaient jusqu’alors incomplets. Ainsi, le clavier du Récit qui n’avait que 42 notes en possède désormais 54. Ces travaux ont été réalisés par le successeur de Louis Debierre, Monsieur Georges Gloton. La société porte par la suite le nom de Gloton-Debierre, la même qui, cinq ans auparavant, construisit l’orgue de la ville voisine de Montebourg.

Les grandes orgues de l’église Saint-Malo de Valognes avaient une des plus belles « Voix Humaine » de toute la France, elle était connue pour cela. La Voix humaine est le nom d’un timbre, ce sont des petits tuyaux qui fonctionnent avec une anche comme une clarinette. Ce « jeu » est le plus articulé de l’orgue, nous pouvons entendre un son qui chante en « e ». L’orgue se fit entendre pour la dernière fois le 4 juin 1944, jour de la communion solennelle des enfants. Il n’aura pas résisté aux bombardements du 8, 10 et 12 août 1944.

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Ci-dessus, photographies des vestiges de l’église Saint-Malo de Valognes après avoir été bombardée en 1944.
Emmanuel-Louis MAS (1891-1979)

Nous savons aujourd’hui que l’église Saint-Malo de Valognes possédait également un orgue de chœur ! Il s’agit d’une création de Monsieur Louis Debierre, un
« Polyphone ». Nous pouvons l’apercevoir sur la photographie ci-dessus. Il était positionné dans le Chœur à l’extérieur des stalles à droite. Ce Polyphone est un orgue rempli de tuyaux dont certains sont polyphoniques. Ils sont contenus dans un caisson expressif. Il y a six jeux sonores.
Cet orgue transportable, peu encombrant, pouvait servir dans les colonies françaises et à l’étranger, ainsi que dans les paroisses de métropoles désireuses d’acquérir un instrument à tuyaux pour un coût financièrement accessible. Les polyphones remportèrent un succès immédiat et c’est par centaines que des exemplaires furent livrés partout dans le monde.



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